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Vivant artificiel

à propos des œuvres de Karl Lakolak

par Arnaud Alessandrin.

 

 

« mais il y a une chose qui est quelque chose une seule chose qui soit quelque chose, et que je sens à ce que ça veut la présence de ma douleur de corps, la présence menaçante, jamais lassante de mon coprs» [1]

....

Il est des installations qui demandent non seulement à être vues, mais qui invitent également à expérimenter des perspectives sensorielles. C’est alors le corps entier qui participe à l’œuvre, aussi bien du côté de celui qui la contemple que pour celui qui la produit [2]. C’est alors le corps entier qui est à l’œuvre. Pour Paul Klee le tableau décelait un squelette, une peau : « On peut parler d’une anatomie du tableau » disait-il. C’est Antonin Artaud qui relie le mieux le corps peint du corps du peintre : « Tous les peintres portent leur anatomie, leur physiologie, leur salive, leur chair, leur sang, leurs vices, leur pathologie, leur pudibonderie, leur santé, leur caractère, leur personnalité ou folie sur leurs toiles ». Il n’y a pas de corps sans examen, sans monstration. Pour Karl Lakolak, le peintre pense non pas avec des concepts, mais avec des images et des figures, comme il réalise son œuvre non seulement avec des mots mais avec aussi des couleurs et des matières. On rencontre chez Karl Lakolak, tantôt un corps sur-symbolisé, objet de légendes, ou un corps magnifié, objet de consommation, lieu d’un marquage à la fois subversif et essentiel. Karl Lakolak dira de l’artiste qu’il « met en œuvre par des moyens divers un chantier singulier : l’archéologie vivante d’un tableau mythique ». Chorégraphe, metteur en scène, peintre, dessinateur, vidéaste, photographe… c’est en insistant sur la présence du véritable corps physique peint et repeint dans l’atelier transformé en petit Théâtre et Cabinet de Curiosités, que le décor peint devient peu à peu cette peinture symbolique rêvée. La motricité très particulière des chorégraphies de Karl Lakolak rendre compte de tous les aspects du corps,

y compris les plus laids ou difformes, comme une manière de donner à voir la dimension ambivalente de la figure humaine, tour à tour tragique et burlesque, ne serait-ce qu’en invitant à une lecture érotisée, fétichisée. Il ne s’agit non seulement de représenter le corps, mais aussi de le mettre en scène et somme toute de le penser autrement. Le corps n’est plus une donnée qu’il faut accepter comme tel, mais un objet à transformer. Loin d’une « fin du corps », les œuvres de Karl Lakolak s’emploient à être des promesses de corps, qu’il soit plastique ou numérique. À l’image du cyborg d’Haraway [3], Karl Lakolak passe d’une logique de dévoilement de la nature à une logique d’exploration des possibles artificiels, le corps « donnée » à investiguer devient un corps « support » d’investigations. En ce sens les corps de Karl Lakolak sont des corps contemporains. Entendons par là qu’ils dessinent toujours un écart entre l’appartenance et la relation à leur temps. Le contemporain est alors anachronique à lui-même. On réside en son temps en même temps qu’on y résiste toujours un peu [4]. Ces corps, qui sont aussi des identités, des subjectivités, inventent de nouvelles architectures. Ce faisant, ils éclairent des marges qui brouillent les pistes, rabattent les cartes, discutent le cadre. C’est sur un corps à expérimenter que s’ajoutent ou s’appuient les technologies qui créent et énoncent le corps qui se fait ; les corps qui se rencontrent aussi.

 

Alessandrin Arnaud

Docteur en sociologie (Université de Bordeaux)

[1] Artaud A., Pour en finir avec le jugement de Dieu, Poesies-Gallimard, 2003, p. 95.

[2] Korff-Sausse S., « Le corps extrême dans l'art contemporain », Champ psy. N°42, 2006, p. 85-97.

[3] Haraway D., Le manifeste cyborg, Exils, 2007.

[4] Alessandrin A., « Qu’est-ce que le contemporain ? », Miroir/Miroirs n°1, DASUT, 2013. p.10-11,